Bordeaux-Gradignan : une situation toujours « gravement dégradée »

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Le 20 avril 2026, le Contrôleur général des lieux de privation de liberté (CGLPL) a publié de nouvelles recommandations en urgence concernant le centre pénitentiaire de Bordeaux-Gradignan, en Gironde. Ce texte, publié au Journal officiel du 5 juin 2026, fait suite à une visite menée par onze contrôleurs du 2 au 13 mars 2026. Il s’agit d’un suivi des précédentes recommandations en urgence émises en 2022, qui avaient déjà alerté sur des conditions de détention indignes. Quatre ans plus tard, le constat est sans appel : malgré quelques travaux et la mise en service d’un nouveau bâtiment, la situation reste extrêmement préoccupante.

Une surpopulation hors de contrôle

Le chiffre le plus frappant concerne l’évolution de la population pénale. Au 1er juin 2022, l’établissement pénitentiaire de Bordeaux Gradignan comptait 864 détenus. Au 2 mars 2026, ils étaient 1 188, soit une hausse de 37,5 % en trois ans, pour une capacité totale de seulement 622 places. Cela représente un taux d’occupation global de 191 %.

Certains quartiers sont particulièrement touchés : le bâtiment A, vestige de l’ancienne prison, affiche un taux d’occupation de 249 % (494 détenus pour 198 places), et le quartier maison d’arrêt des hommes atteint 243 %. Conséquence directe : 639 détenus dormaient à trois par cellule au moment du contrôle, et 213 personnes sur un matelas posé au sol. La direction de l’établissement a elle-même indiqué ne plus pouvoir « raisonner en termes de capacité d’accueil, mais en termes de matelas au sol ».

Le nouveau centre pénitentiaire (NCP), ouvert en mai 2024 avec 275 places supplémentaires, a été immédiatement suroccupé et n’a donc rien résolu. Un projet d’extension prévu pour 2027 est par ailleurs jugé largement insuffisant par le CGLPL : les 260 places supplémentaires envisagées ne permettraient toujours pas d’absorber la population actuelle du bâtiment A.

Des locaux vétustes et insalubres

Le bâtiment A est décrit comme « totalement indigne ». Les sols, recouverts de linoléum déchiré dont la colle contient de l’amiante, présentent un risque sanitaire. Les murs sont décrépis et troués, les fenêtres ne ferment pas ou sont brisées, laissant entrer la pluie et le froid. Les robinets, équipés de bouteilles en plastique en guise d’embouts, ne délivrent que de l’eau froide. Les toilettes sont sans porte, et les détenus fabriquent des rideaux de fortune avec des draps déchirés pour préserver un minimum d’intimité.

Les installations électriques sont jugées dangereuses, des cafards circulent partout, y compris dans les réfrigérateurs. Les cellules et les douches collectives ne disposent ni de bouton d’appel ni d’interphonie fonctionnelle : pour signaler une urgence, les détenus doivent agiter un « drapeau » ou frapper à la porte. Lors de la visite, aucun appel test des contrôleurs via l’interphonie n’a obtenu de réponse.

Même le bâtiment neuf (NCP) n’est pas épargné : infiltrations d’eau rendant certaines cellules hors service, portes sans poignées, serrures défectueuses, fenêtres qui se détachent de leur cadre. L’une d’elles, tombée sur un mineur, portait des traces de sang.

Vingt-deux heures par jour en cellule

La plupart des détenus passent l’essentiel de leur journée enfermés, faute de personnel pour organiser les mouvements. L’établissement compte environ 25 % de postes de surveillants non pourvus (une centaine sur un effectif théorique de 382), ainsi qu’un tiers des postes de greffe vacants.

Résultat : retards et annulations en cascade pour les activités, les soins, les parloirs et les entretiens avec les services d’insertion.

Le travail pénitentiaire ne concerne que 13,8 % des détenus (moins de 6 % au bâtiment A), avec une liste d’attente de 280 personnes. Les promenades, limitées à 1h30 par jour au bâtiment A, sont redoutées par environ un tiers des détenus en raison des violences qui s’y produisent sans surveillance suffisante.

Une insécurité généralisée

Les violences entre détenus ont bondi de 96 % entre 2023 et 2025 : 438 incidents recensés en 2025, dont 38 avec armes et 65 rixes. Le CGLPL rapporte le cas glaçant d’un détenu retrouvé ensanglanté après s’être lui-même blessé pour obtenir un changement de cellule : preuve du désespoir engendré par la promiscuité.

Faim, soins défaillants et urgences psychiatriques ignorées

De nombreux détenus se plaignent de ne pas recevoir suffisamment de nourriture, certains se retrouvant sans viande, sans dessert, voire sans repas. Le petit-déjeuner des mineurs se limite à un café lyophilisé et une portion de confiture.

Côté soins somatiques, 62 % des extractions médicales prévues en 2025 ont été annulées ou reportées, principalement par manque d’escorte. Un patient a vu son extraction reportée onze fois, attendant un an pour être pris en charge ; un autre, atteint d’un cancer, a vu le début de son traitement de radiothérapie retardé de deux mois en raison de reports successifs.

Plus grave encore : des détenus nécessitant une hospitalisation psychiatrique d’urgence restent maintenus en détention ou placés en cellule de protection d’urgence, parfois plusieurs jours, faute de place en unité hospitalière spécialisée (UHSA), une pratique pourtant contraire au code de la santé publique.

Un risque incendie toujours présent

Quatre ans après un incendie ayant coûté la vie à un détenu en 2022, la commission de sécurité a de nouveau émis, en mars 2026, un avis défavorable pour le bâtiment A en raison d‘installations électriques dangereuses.

Seuls 49 agents ont suivi une formation incendie en 2025, et deux exercices seulement ont été réalisés au bâtiment A en quatre ans.

Une situation jugée « gravement dégradée »

Dans sa conclusion, le CGLPL est sans équivoque : malgré les constats de 2022 et les injonctions du tribunal administratif de Bordeaux, rien n’a véritablement changé. Les mesures prises, y compris la construction du nouveau bâtiment, sont jugées « inadaptées à l’ampleur des besoins ».

Le Contrôleur appelle à des mesures structurelles, et notamment à un mécanisme légal de régulation carcérale, seul à même selon lui de garantir le respect des droits fondamentaux des personnes détenues à Bordeaux-Gradignan.

Source : Legifrance

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Pauline Couley

Pauline met son expérience auprès des familles confrontées à la détention. Au fil de ses échanges avec les familles et de ses recherches sur les procédures pénitentiaires, elle s’est familiarisée avec les démarches généralement accompagnées par les avocats et les professionnels du droit. Chaque texte qu’elle rédige vise à rendre les démarches carcérales plus accessibles et compréhensibles. Profil Linkedin